Les mots créoles venus du français : faux amis et glissements de sens
Le créole guadeloupéen tient l'essentiel de son vocabulaire du français, et c'est précisément ce qui trompe : le mot est reconnaissable, le sens ne l'est pas toujours. Trois mécanismes expliquent la plupart des surprises, un article resté collé au nom, un sens français ancien conservé, un référent qui a changé de taille.
Un lexique français ne fait pas une langue française
Le mot créole a longtemps été péjoratif. Le dictionnaire du Centre national de ressources textuelles et lexicales le rappelle : la notion a évolué avec les connaissances linguistiques, et le terme désigne aujourd'hui un système autonome, d'origine mixte, issu du contact d'une langue européenne avec des langues indigènes ou importées, devenu langue maternelle et principale d'une communauté, par opposition au pidgin et au sabir. Le français fournit la matière des mots ; il ne fournit ni la grammaire, ni les catégories, ni les usages.
Devant un mot créole qui ressemble à un mot français, deux hypothèses sont donc également probables : même mot et même sens, ou même mot et autre sens. Qui choisit la première sans vérifier produit des phrases dont chaque mot est juste et dont l'ensemble ne veut rien dire. Trois mécanismes expliquent la majorité des cas : un article français resté collé au nom, un sens que le français a abandonné, un référent qui a changé de taille.
L'article français resté collé au nom
C'est le cas le mieux documenté. Dans presque tous les créoles à base française, une partie des noms provient de la réanalyse d'un groupe article plus nom en un seul mot, l'article d'origine étant soudé au nom. L'étude de Laura Tramutoli sur ces créoles en donne la série la plus claire : de l'eau donne dlo, de l'huile donne dilwil, du riz donne diri, la plage donne laplaj en haïtien. En guadeloupéen, dlo et diri sont les formes courantes. Le mot que l'on croit nom est un ancien groupe nominal entier.
Les conséquences s'enchaînent. Le mot ne se précède pas d'un article, puisque celui-ci est déjà dedans ; le genre a disparu avec lui, et rien dans la forme ne permet de le retrouver. La forme obtenue est parfois si courte qu'elle ne ressemble plus à rien de français : dlo ne se devine pas et s'apprend comme un mot neuf. Il faut pourtant résister à la tentation d'en faire une règle : l'étude parle des noms qui ont subi cette restructuration, pas de tous, et leur nombre varie fortement d'un créole à l'autre.
Des sens que le français a perdus en chemin
Le verbe garder offre l'exemple le plus net. Le dictionnaire donne son origine germanique, wardôn, « regarder vers », et note que le mot a pris dans les langues romanes les sens de regarder et de surveiller, protéger, puis cette phrase décisive : en français, celui de regarder s'est perdu au profit des dérivés esgarder et regarder. La première attestation française, à la fin du dixième siècle, est pourtant bien « regarder ». Le créole gadé, qui veut dire regarder, n'a rien inventé : il a conservé un sens que le français a laissé tomber.
Le verbe héler raconte une autre histoire. Le dictionnaire le donne d'abord comme terme de marine, appeler d'une voix forte et à distance des marins, une embarcation, un navire, souvent au porte-voix ; il note ensuite l'extension usuelle, appeler de plus ou moins loin ou au milieu du bruit, avec pour exemples un cocher, un serveur, un taxi. En créole, hélé sert simplement à appeler quelqu'un : le mot a quitté le pont du navire pour la rue. Et quand un mot surprend par son sens, la question n'est pas d'où il vient, mais quel sens il avait au moment de l'emprunt.
Quand le référent change de taille
Le mot case illustre le glissement le plus courant. Le dictionnaire français le définit comme une habitation rudimentaire, et renvoie à cabane, cahute, hutte, paillote ; l'attestation de 1637 concerne le Sénégal, celle de 1638 la Guadeloupe. Aux Antilles, le mot est devenu le nom ordinaire de la maison, au point que la littérature scientifique écrit « la maison, ou case ». Un Francophone qui entend case imagine un abri de fortune ; le locuteur créole parle de son logement. Le mot n'a pas bougé, le référent s'est élargi.
Jardin et habitation montrent les deux autres directions. La recherche récente décrit le jardin créole comme une petite parcelle biodiversifiée, cultivée pour l'alimentation, la médecine et les usages rituels, héritière des jardins vivriers et des jardins de case : un potager de subsistance, pas un jardin d'agrément. Quant à habitation, le français courant y voit le fait d'habiter ou le lieu où l'on habite ; dans les Antilles, le mot désigne l'exploitation agricole, et la recherche écrit « une habitation sucrière » pour ce que la métropole appelle une plantation.
Pourquoi le mot à mot échoue
Les trois mécanismes convergent : l'unité empruntée n'est pas le mot, mais un morceau de phrase. L'agglutination de l'article le prouve matériellement, puisque c'est un groupe article plus nom qui a été repris en bloc. D'où l'échec du mot à mot, qui suppose une correspondance stable entre mots alors que la correspondance s'est faite sur des groupes, à des époques différentes, avec des sens différents. Une phrase construite par addition de traductions est du français habillé de mots créoles.
La prudence s'impose aussi sur les explications. L'étude consacrée à l'agglutination discute les hypothèses en présence, notamment celle d'une influence des substrats africains, et conclut à un phénomène complexe plutôt qu'à une cause unique. Les étymologies créoles sont souvent des reconstructions. Ce que l'on peut affirmer sans risque, c'est une forme, une date d'attestation et un sens documenté ; ce qui commence par « ce mot vient de » sans référence n'est pas une information.
Vérifier un mot, dans l'ordre
Trois gestes, dans cet ordre. D'abord le dictionnaire historique du français, pour la date de première attestation et les sens anciens : c'est lui qui dira si le sens créole est conservé ou nouveau. Ensuite un dictionnaire ou un lexique créole, pour l'usage actuel et le registre. Enfin le contexte : un mot peut être juste et mal placé, trop familier dans un échange formel, ou compris dans une commune et pas dans la voisine.
Le lexique ne tranche pas tout, et il ne faut pas lui demander davantage : il donne des mots et des emplois, il ne remplace ni l'écoute ni la pratique. Mais il évite l'erreur la plus fréquente, traduire un mot créole par le mot français dont il a l'air sans se demander si le sens a suivi. Une affirmation sur l'origine d'un mot se cite, dictionnaire, étude ou institution ; à défaut de source, on décrit ce que l'on observe sans fabriquer d'étymologie.