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Culture créole

Pourquoi le créole guadeloupéen s'écrit de plusieurs façons

On trouve le même mot écrit kréyòl dans un manuel scolaire et créole dans un journal, bèl sur une affiche et belle dans un texte ancien, sans que l'un des deux soit une faute. Cette variation n'est pas le signe d'une langue mal fixée : elle vient de deux traditions d'écriture concurrentes, l'une qui suit le français, l'autre qui note les sons. Voici ce que les sources publiques en disent, et comment s'y retrouver à la lecture.

Un étal de marché avec des ignames, des christophines et des bananes

Deux écritures pour une même langue

Un même mot peut s'écrire de deux manières sans que la langue change, et le mot qui désigne la langue elle-même en donne l'exemple le plus visible : kréyòl dans un manuel, créole dans un article de presse. La phrase change d'aspect, pas de sens. Comprendre cela évite deux erreurs symétriques : croire qu'une graphie est la bonne et l'autre fautive, ou croire que l'absence de norme unique signifie que le créole ne s'écrit pas.

La première tradition suit les habitudes du français : on écrit créole, français, belle. La seconde note les sons : kréyòl, fransé, bèl. La première prolonge l'usage des textes anciens, rédigés par des lettrés francophones pour des lecteurs francophones. La seconde est une construction savante du XXe siècle, pensée pour qu'un texte se lise sans passer par le français, et donc sans que le lecteur ait à deviner la prononciation derrière une orthographe héritée d'une autre langue.

Aucune des deux n'a de statut officiel. Le ministère de la Culture recense le créole parmi les langues de France sans fixer son orthographe : la reconnaissance porte sur la langue, pas sur une norme graphique. Un correcteur automatique, un panneau municipal et un livre scolaire peuvent donc suivre des conventions différentes sans sortir du cadre. La variation n'est pas un désordre à corriger, c'est le produit d'une histoire d'écriture courte et conflictuelle.

Une rue étroite bordée de façades colorées et de volets en bois

La graphie phonologique, une construction des années 1970

La graphie savante est récente, et son origine est datée. Le Groupe d'études et de recherches en espace créolophone, le GEREC, est fondé en 1975 par le linguiste Jean Bernabé à l'université des Antilles. Ses propositions orthographiques paraissent dans la revue du groupe, Mofwaz, entre 1977 et 1980, puis sont reprises et développées dans Fondal-Natal, l'ouvrage de Bernabé publié en 1983. Le groupe est aussi à l'origine de l'ouverture des diplômes universitaires de créole et de la création du concours de recrutement de professeurs de créole.

Le principe tient en une phrase : noter les sons, et lorsqu'un mot peut s'écrire de deux façons également lisibles, choisir la moins française. Les linguistes appellent cela l'écart maximum. D'où gannyé plutôt que gagné, chyen plutôt que chien. La graphie ne cherche pas à rappeler le mot français dont le mot créole est issu, elle cherche à ce qu'un lecteur créolophone le lise du premier coup, sans être tenté de le prononcer comme du français.

Les conventions qui en découlent sont régulières. Le son ou s'écrit avec les lettres ou, le son è s'écrit toujours è, y compris devant une consonne, comme dans bè et bèf, le son ò s'écrit toujours ò, comme dans lò et lòd, et le son y s'écrit toujours y, comme dans vyé, yè ou lay. La nasalisation pleine se note par un n après la voyelle, la nasalisation partielle par deux n. Ces règles ont été adaptées pour le guadeloupéen, et Bernabé a lui-même proposé des modifications en 2001, ce qui montre que la norme reste ouverte.

La graphie d'inspiration française et la voie intermédiaire

L'autre tradition est plus ancienne, sans avoir jamais été codifiée en système complet. Le mot lui-même est entré en français au XVIIe siècle : emprunté à l'espagnol criollo, lui-même issu du portugais crioulo, il a d'abord désigné une personne née aux colonies, non une langue. Le dictionnaire du CNRTL relève « personne de pure race blanche née aux colonies » en 1670, et l'expression « langue créole » seulement en 1688, avec le sens de « portugais corrompu parlé au Sénégal ».

Cette graphie écrit donc le créole avec les lettres du français : créole, français, belle, chien, gagné. Elle s'est imposée naturellement dans les textes anciens, le plus souvent des dialogues ou des saynètes destinés à des lecteurs francophones, et elle reste celle d'une grande partie des écrits quotidiens : presse locale, publicité, signalétique, messages administratifs. On ne peut pas la traiter comme une erreur, puisqu'elle correspond à un usage réel et majoritaire dans l'espace public.

Une troisième voie existe, moins connue : celle que propose la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux dans Écrire en créole, en 1993. Elle cherche un compromis entre les principes phonologiques et les habitudes de lecture des créolophones, dont la langue d'écriture est le français. Son système retient ainsi gagné et chien, et note systématiquement la différence entre voyelles arrondies et non arrondies, par exemple duri et laru, tout en reconnaissant que la plupart des locuteurs n'entendent pas cette différence.

Des cahiers ouverts et un stylo sur une table en bois

Lire sans se tromper : trois réflexes

Le premier réflexe est de prononcer, pas de traduire. Une graphie phonologique se lit comme elle s'écrit : chaque lettre ou groupe de lettres correspond à un son stable. Une graphie d'inspiration française se lit avec les réflexes du français, ce qui fonctionne pour un texte écrit dans ce système, mais produit des prononciations fausses si on l'applique à un texte phonologique. Devant un mot inconnu, mieux vaut donc identifier d'abord le système avant de se lancer.

Le deuxième réflexe est de repérer les marqueurs qui trahissent la convention employée. La présence de è et de ò accentués en fin de mot, d'un y là où le français écrirait i, de deux n pour une nasalisation partielle, signalent un texte phonologique. Un texte qui écrit chyen, gannyé, kréyòl, vyé suit la convention du GEREC ; un texte qui écrit chien, gagné, créole, vieux transcrit une graphie d'inspiration française. Entre les deux, les systèmes intermédiaires existent et se rencontrent dans l'édition.

Le troisième réflexe concerne les citations et les noms propres. On ne corrige pas la graphie d'un auteur dans une citation : un écrivain signe son texte dans la convention qu'il a choisie, et la reproduire telle quelle est la seule façon d'être fidèle. Pour vérifier un mot, mieux vaut consulter un dictionnaire créole-français récent, qui indique en tête la convention qu'il suit, plutôt qu'un site de traduction automatique, qui produit des formes sans référence et parfois sans rapport avec l'usage relevé.

Ce que cette variation dit du statut de la langue

La coexistence des graphies renvoie à une situation juridique précise, que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France décrit dans ses publications. Le français est la langue officielle de la République, inscrite comme telle dans la Constitution depuis 1992. Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008. Le créole figure parmi les langues de France, mais aucune norme officielle n'a été fixée pour son orthographe.

Le droit a progressé sur un autre terrain, celui de l'enseignement. La loi du 13 décembre 2000 d'orientation pour l'outre-mer a étendu aux langues créoles le dispositif ouvert par la loi Deixonne du 11 janvier 1951, qui autorisait l'enseignement des langues régionales. L'enseignement du créole s'est ensuite organisé dans le secondaire, avec un concours de recrutement de professeurs, et à l'université, où des diplômes de créole existent depuis les années 1990 : autant de lieux où une norme graphique est effectivement transmise.

Dans ce cadre, l'école transmet une norme, celle du GEREC, sans l'imposer à l'ensemble de la société. C'est une configuration fréquente pour les langues sans statut officiel : l'institution scolaire fixe un usage de référence, l'espace public en admet plusieurs. Le résultat est une langue qui s'écrit, se lit et se corrige selon les lieux, sans qu'aucun de ces usages puisse revendiquer l'exclusivité. La reconnaissance patrimoniale de 2008 n'a pas tranché la question, elle l'a laissée ouverte.

Ce qu'il faut retenir avant d'écrire

L'atlas de référence des langues pidgins et créoles, publié en ligne par le projet APiCS, le dit sans détour : les systèmes orthographiques décrits plus haut sont largement utilisés, mais le débat sur l'orthographe du créole n'est pas terminé et des linguistes ont proposé d'autres solutions. Rien n'indique qu'une norme unique s'imposera à court terme, et ce n'est pas nécessairement un problème : une langue peut s'écrire sans que son écriture soit unique.

Pour qui écrit, la règle pratique tient en trois points : choisir une graphie et s'y tenir dans un même texte, signaler la convention suivie quand elle n'est pas évidente, et ne pas corriger celle des autres. Pour qui lit, elle tient en un seul : accepter que deux orthographes puissent dire le même mot, et vérifier plutôt que supposer. C'est la condition pour aborder les textes créoles sans les juger à l'aune du français, et pour comprendre pourquoi la question revient à chaque génération.